Le poids de la technologie dans l’économie de l’assurance ne cesse de croître. Selon Jean-Baptiste Limare, cofondateur de l’éditeur français Korint, la part de la prime consacrée aux dépenses technologiques est passée d’environ 2,5 % il y a dix ans à près de 4 % aujourd’hui. Ce déplacement de la valeur vers les systèmes d’information intervient au moment où l’intelligence artificielle commence à toucher le cœur du métier : automatisation de la gestion, exploitation des données, sélection du risque et tarification. Il pose la question de la maîtrise de ces infrastructures par les assureurs européens, qui comptent encore huit des vingt premiers groupes mondiaux.
Des systèmes cœur largement fournis hors d’Europe
Les plateformes de gestion des contrats, de la tarification, des sinistres et de la facturation, qui forment le système cœur d’un assureur, sont en grande partie développées par des éditeurs extra-européens. Le cas de la Macif illustre la portée de ces choix. La mutuelle a retenu en 2019 la plateforme de l’éditeur californien Guidewire, coté à New York, pour remplacer l’ensemble de ses systèmes en assurance dommages, devenant son premier client sur sa version infonuagique en Europe, hébergée chez Amazon Web Services. Après la migration de son portefeuille automobile, elle a lancé en janvier 2026 son offre d’assurance habitation, son deuxième métier en volume, sur cette plateforme. Le coût total du programme est estimé par Jean-Baptiste Limare à 470 millions d’euros sur cinq ans. Un tel programme engage l’assureur sur une longue durée. Le système cœur organise les données clients, les règles de souscription et les flux de gestion, ce qui rend son remplacement coûteux et lent. Les grands groupes conservent des équipes internes pour maîtriser ces outils, mais les acteurs de taille moyenne disposent rarement des moyens de développer en propre des plateformes équivalentes.
Un déséquilibre de financement
Les éditeurs spécialisés européens se heurtent à un écart de moyens. L’américain Socotra a levé 96 millions de dollars, le britannique Instanda plus de 84 millions et Peak3, basé à Singapour, 35 millions, selon les chiffres cités par Korint. La fragmentation du marché européen de l’assurance, marqué par des réglementations, des circuits de distribution et des pratiques contractuelles propres à chaque pays, limite par ailleurs la capacité des jeunes pousses à atteindre une taille critique : un développement en Espagne ou en Italie peut s’avérer aussi complexe pour un éditeur français qu’une implantation aux États-Unis. Les assureurs arbitrent entre le développement interne des fonctions jugées stratégiques et le recours à des éditeurs spécialisés pour accélérer leur transformation, un modèle mixte qui suppose l’existence d’une offre locale crédible.
DORA place les prestataires sous supervision directe
La réglementation européenne s’est saisie de la question sous l’angle de la résilience opérationnelle. Le règlement DORA, applicable depuis janvier 2025 aux entreprises d’assurance et de réassurance comme aux banques, impose aux entités financières d’encadrer contractuellement et de surveiller leurs prestataires de services informatiques. Le 18 novembre 2025, les trois autorités européennes de surveillance, dont l’EIOPA pour l’assurance, ont publié une première liste de dix-neuf prestataires désignés comme critiques, placés sous leur supervision directe. La liste réunit les grands fournisseurs d’infonuagique, dont Amazon Web Services, Google Cloud et Microsoft, des opérateurs de centres de données et de réseaux, ainsi que des sociétés de services, parmi lesquelles Accenture, IBM, Capgemini et Orange. La désignation repose sur quatre critères : l’impact systémique d’une défaillance, l’importance des entités financières clientes, la concentration de la dépendance au sein d’un secteur et la substituabilité du service. Elle sera mise à jour chaque année.
L’AI Act fixe un horizon pour la tarification
L’intelligence artificielle accroît la dépendance à la couche technologique, puisqu’elle suppose un accès aux données et une intégration profonde dans les processus. Le règlement européen sur l’IA classe à haut risque les systèmes destinés à l’évaluation des risques et à la tarification des personnes physiques en assurance vie et en assurance maladie. Le règlement dit omnibus numérique, publié au Journal officiel le 24 juillet 2026 et entré en vigueur le 27 juillet, a reporté les obligations applicables à ces systèmes du 2 août 2026 au 2 décembre 2027. À cette échéance, les assureurs devront démontrer la gestion des risques, la qualité des données, la documentation technique et la supervision humaine de leurs outils de tarification fondés sur l’IA. Pour les systèmes acquis auprès d’éditeurs tiers, cette documentation devra être obtenue contractuellement, ce qui renforce le poids de la relation avec le fournisseur dans la conformité de l’assureur. La combinaison de ces deux textes déplace la question de la dépendance technologique du seul terrain de la compétitivité vers celui de la supervision prudentielle. Les assureurs restent responsables vis-à-vis de leurs régulateurs des systèmes qu’ils exploitent, quel que soit le pays d’origine de leur fournisseur.